La Coquille et l'Écho
- Emmanuel Sabouret - Coach Exécutif - Hypnologue

- il y a 3 jours
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Il y en a un que vous connaissez sur les réseaux sociaux, ou peut-être plusieurs.
- Celui qui publie une citation de Sénèque un mardi matin comme s'il venait de l'écrire.
- Celle qui annonce qu'elle a enfin compris que le bonheur vient de l'intérieur — avec une photo d'elle au coucher de soleil pour l'illustrer.
- Celui qui balance une opinion tranchée sur un sujet complexe en trois lignes, et qui attend. Qui guette. Qui rafraîchit.
Mais il y a aussi celui qui critique tout, systématiquement, avec la régularité d'un métronome. Chaque publication devient une cible, chaque mot une occasion de relever ce qui cloche, ce qui manque, ce qui aurait dû être dit autrement. La négativité comme posture, comme signature. Comme si rabaisser était une forme de hauteur.
Et puis il y a ceux qui s'étiquettent. Qui ouvrent chaque prise de parole par leur carte d'identité idéologique ou cognitive. "En tant que HPI…" "Comme féministe intersectionnelle…" "De mon point de vue de personne hautement sensible…" Le cloisonnement comme bouclier — et comme revendication d'un statut qui devance l'argument. Avant même d'avoir dit quelque chose, on a dit qui on est. Ou plutôt, qui on veut qu'on croie qu'on est.
Parce que tout ça, au fond, c'est une question d'attente.

L'art de la coquille
Il existe une forme d'expression que je pourrais appeler la rhétorique du vide habillé. Elle consiste à prendre une banalité, à la vêtir d'un ton solennel, et à la poser sur la table comme on pose un cadeau précieux.
"La vraie force, c'est de savoir rester calme." Merci.
"Les gens qui critiquent ont peur de réussir." Fascinant.
"J'ai décidé de couper les personnes toxiques de ma vie." Révolutionnaire.
Ce n'est pas de la bêtise. C'est de la stratégie souvent inconsciente, toujours humaine.
La provocation pour provoquer. La fausse humilité qui réclame des démentis. L'arrogance calculée qui invite la contradiction. La victimisation douce qui appelle la consolation. Chaque format est une canne à pêche lancée dans un lac de regards. Le poisson recherché n'est pas l'admiration. C'est la preuve.
La preuve qu'on existe, que l’on mérite d’être vu et aimé comme les autres.

Derrière la façade, un tremblement
Ce qui est touchant, et c'est là où la chronique aurait tort de s'arrêter au mépris, c'est ce qu'il y a derrière.
Derrière la pseudo-expertise, souvent, il y a quelqu'un qui n'a jamais vraiment été écouté. Derrière l'arrogance affichée, une vieille blessure d'être passé inaperçu. Derrière la jalousie qui transpire entre les lignes, des rêves auxquels on a renoncé trop tôt et que l'on n'a jamais tout à fait digérés.
La solitude numérique est une solitude particulièrement cruelle, parce qu'elle se déroule en public. On est seul devant les autres. On attend une réponse tout en sachant qu'on a fabriqué le silence qui l'appelle.
Ce n'est pas de la manipulation. C'est de la détresse avec une connexion internet.

Mais alors, pourquoi vous répondez ?
Et c'est ici que la question devient vraiment intéressante.
Parce qu'on pourrait comprendre l’auteur, l'émetteur. Ce qui est plus troublant, c'est le récepteur. Vous, moi, nous tous qui, à un moment ou un autre, avons commenté une banalité, pris parti dans un débat sans issue, défendu une position sur un sujet qui sera exactement aussi résolu dans dix ans qu'aujourd'hui.
Pourquoi ?
La première réponse facile : "Pour corriger l'erreur." Sauf que corriger une erreur sur internet, c'est arroser du béton. Ça ne pousse rien. Ça ne change rien. Et on le sait.
La deuxième réponse, plus honnête : parce que réagir, c'est aussi exister.
Quand vous commentez, vous signalez. Vous dites : je suis là, j'ai un avis, je compte. Le débat sans fin sur le végétarisme, sur l'éducation des enfants, sur le travail à distance, ces débats ne sont pas des recherches de vérité. Ce sont des rituels d'appartenance et de visibilité mutuelle. Un miroir que l'on tend à quelqu'un pour qu'il nous le rende.
La coquille vide et celui qui la ramasse souffrent du même mal.

La vraie question
Ce que révèle cette mécanique collective, ce n'est pas la superficialité de l'époque. Chaque époque a eu ses arènes, ses tribunes, ses comptoirs de café où l'on refaisait le monde pour sentir qu'on en faisait partie.
Ce qu'elle révèle, c'est un besoin fondamental et mal nourri : celui d'être vu, vraiment. Pas liké. Vu.
Et tant que ce besoin cherchera à se satisfaire dans l'écho des algorithmes, on continuera à fabriquer du bruit pour lutter contre le silence. À confondre la réaction avec la connexion. À prendre le commentaire pour de la présence.
La coquille est vide, oui.
Mais regardez comme elle résonne, et demandez-vous pourquoi vous avez tendu l'oreille.
Au fond, vous aussi, vous vouliez être là.
Faites confiance à la partie qui sait…
Emmanuel
Conseiller senior en gestion du stress, comportement et prise de décision - Auteur et essayiste – conférencier.
Emmanuel accompagne des particuliers, des dirigeants et des équipes en entreprise dans leur évolution. Tantôt consultant, coach exécutif, enseignant ou mentor, il aide à comprendre et à intégrer les fonctionnements des biais cognitifs.
Fondateur de Cognition Académie.



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